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Publié : 11 années

Rechercher Victor Pellerin

Je suis allée voir ce film québécois de Sophie Deraspe y a quelques mois et j’ai du en faire une critique. Je ne sais pas si beaucoup auront le courage de la lire vu qu’elle est très longue. Mais en bref, ce film mérite le détour juste pour vous poser une question simple : Qui est Victor Pellerin ?
Perso, je trouve que le film est très bien mené et que forcément il laisse un doute. Ce qui fait qu’à la fin, on cherche forcément la vérité sur Internet. Mais attention aux pièges du Web…

Rechercher Victor Pellerin


Alors pour ceux qui ont peut-être l’intention de voir le film (ce qui risque d’être dur vu qu’il est québécois, qu’il est pas prêt de sortir en France et que sur le Web, il doit être chaud à trouver), je vous déconseille de la lire en entier sinon vous allez avoir une partie de la réponse…

Ma critique :

Le long-métrage Rechercher Victor Pellerin a été l’unique film québécois présenté au Festival du Nouveau Cinéma d’octobre dernier et il s’est vu attribuer la mention spéciale du jury. Un premier hommage qui sera probablement suivi par d’autres. Sophie Deraspe en est la réalisatrice, scénariste, monteuse et même interprète. Elle nous propose un faux documentaire sur la vie passée d’un artiste disparu Victor Pellerin, ou Luc Gauthier de son véritable nom.
Ce jeune peintre était une personnalité incontestée dans le milieu artistique des années 80 et il avait réussi à devenir en très peu de temps l’idole des galeries. Ses toiles se vendaient avant même d’êtres produites, autant dire que sa renommée dépassait largement les frontières québécoises. Mais il a surtout marqué les esprits par son départ fracassant et surprenant pour tous ses amis. En effet, il a choisi de détruire toutes ses œuvres avant de s’effacer mystérieusement. Sa disparition si soudaine est restée inexpliquée…

C’est à partir de ce sujet que Sophie Deraspe a construit la totalité de son film durant lequel elle part à la recherche de Victor Pellerin. Elle tente de cerner la personnalité de cet homme en essayant de comprendre son départ hâtif et surtout son silence. Pour cela, elle réalise des interviews de collègues, amis et proches de Victor Pellerin, en utilisant le style si particulier du cinéma direct. Il consiste à inciter les personnes à parler face à la caméra, à les mettre face à certaines questions plus ou moins embarrassantes. Par exemple, lorsque Sophie Deraspe interroge une amie de travail de Victor Pellerin qui refuse de répondre à toutes questions à son sujet et rappelle à l’équipe de tournage que s’ils sont venus pour cela, ils peuvent faire demi-tour. Ou encore l’ancienne petite amie de Victor Pellerin, Anne Lebeau qui avoue à la fin du film qu’elle participait aux fraudes en l’aidant à revendre des tableaux volés. Mais attention à ne pas se laisser entraîner trop rapidement dans ce long-métrage qui en fin de compte n’est pas un véritable documentaire. Il en a l’allure et tous les aspects, mais pourtant Sophie Derapse a écrit en collaboration avec Denis Langlois tous les dialogues et donc tout le scénario.

Les faux documentaires sont actuellement un genre à la mode au cinéma. On a déjà vu dans le même style La méthode Morin de Philippe Falardeau ou encore Route/one USA de Robert Kramer. Les réalisateurs nous entraînent dans différents sujets dans lesquels on cherche toujours à savoir où s’arrête la réalité et où commence la fiction ?
Et dans Rechercher Victor Pellerin, Sophie Deraspe joue habillement avec la frontière des deux, notamment dans la scène de la « party » appelée par les protagonistes « le sous-marin ». Dans ce passage, on se demande si les acteurs jouent un rôle ou bien s’ils se sont laissés entraîner dans le documentaire. Étaient-ils vraiment sous l’emprise d’alcool et de drogues ? Sophie Derapse avait préparé et scénarisé tout le long-métrage, mais cette scène respecte-elle son idée initiale ?
En effet, on a l’impression d’assister à une séquence réelle pendant laquelle une bande d’amis prend du bon temps comme s’ils étaient en vacances. La caméra passe de main en main, l’image tremble énormément et cela semble correspondre à des non-initiés tenant pour la première fois une caméra. On se croirait dans un film assimilable à de la télé réalité.

Le faux documentaire devient ainsi crédible et on comprendra que plusieurs spectateurs puissent croire à la fiction énoncée. La part de réalité proposée par les images est aussi accentuée par certains choix de Sophie Derapse. Notamment tous les instants où on a l’impression d’assister à quelque chose que l’on ne devrait pas voir. Toutes ces minutes qui se transforment en une certaine forme de voyeurisme mais que la réalisatrice a choisi de mettre en avant. L’exemple le plus concret reste la séquence finale où Sophie Derapse se retrouve en Amérique du Sud en compagnie d’Eudore Belzile et d’Elizabeth Gauthier dans l’espoir de retrouver enfin Victor Pellerin. Elle est entourée de « compañeros ». Elle semble compromise dès son arrivée, on comprend qu’elle n’est pas vraiment la bienvenue sur les lieux mais malgré de mauvais regards incessants, elle continue à filmer. À cet instant, on se demande réellement si tout n’est pas fiction, car on a du mal à admettre qu’elle soit capable de mettre sa vie en danger pour un simple documentaire. En effet, les personnages ont une apparence physique alarmante portant chacun un revolver à la ceinture.

Le jeu de la vérité permet encore plus de mettre en doute ce qui est dit dans le film. Et Sophie Derapse, elle-même, prend part à cette distraction. Elle lance d’ailleurs les premières questions qui laissent le spectateur dans le doute le plus total. On ne sait plus où situer le vrai du faux. Les déclarations se poursuivent et à chaque instant, on essaye d’analyser les propos tenus par les acteurs. On tente de déterminer qui dit vrai et qui dit faux, en réfléchissant à tout ce que l’on a vu précédemment. Certains passages vont donc interpeller le spectateur et lui permettre la remise en cause de ce qui est vu à l’écran afin de distinguer réalité et fiction. De plus, même si par moments, on se laisse surprendre par le jeu des acteurs, il arrive parfois qu’il soit un peu trop artificiel et qu’on ressente une certaine part de mensonge dans leurs paroles. On peut largement douter de la consistance des interviews qui semblent plus ou moins arrangées. Beaucoup de propos semblent avoir été coupé à maintes reprises, peut-être dans un gain de temps ou pour aller direct à l’essentiel mais peut-être aussi pour améliorer la qualité du contenu.

En revanche, le montage du faux documentaire est habillement construit. Il tient le spectateur en haleine jusqu’à la fin. C’est un peu comme une enquête dans laquelle on attend le clou final : l’apparition ou la découverte de Victor Pellerin. On en est proche dans les derniers instants du film et on se surprend à vouloir le voir pour une interview finale. Mais il reste muet et inexistant, la seule chose que l’on suppose apercevoir de lui est une gravure murale.

La particularité du montage est aussi qu’il alterne les interviews avec des moments présents et des vidéos du passé de Victor Pellerin. Notamment les nombreuses où on le voit évoluer avec des amis dans son atelier. On ne s’impatiente pas en écoutant les intervenants s’exprimer car leurs propos sont fréquemment illustrés par des images annexes.
Sophie Deraspe ne donne pas son jugement sur la vie de Victor Pellerin, elle nous propose simplement les images qui constituent ses recherches. Elle reste neutre et écoute les proches s’exprimer. À aucun moment, on ne ressent un parti pris pour ou contre les faits et gestes de Victor Pellerin qui reste malgré tout un faussaire. Rechercher Victor Pellerin nous montre les avis positifs, mais aussi les négatifs. Notamment le discours de la galeriste torontoise Olga Korper qui n’a pas gardé un excellent souvenir du passage de Victor Pellerin. Elle le fait passer pour un artiste « fou » complètement désorienté dont la fin tragique était presque écrite. On détermine les multiples facettes de la personnalité de Victor Pellerin, son côté artistique mais aussi son côté manipulateur. Les avis se suivent et ne se ressemblent pas, on passe d’une opinion positive donnée par Eudore Belzile à une beaucoup plus sceptique donnée par Jean-Frédéric Messier.

Le film aborde en parallèle de l’enquête, le milieu artistique dans lequel évoluait Victor Pellerin. Un monde qui est peu évoqué sur le grand écran car peu de réalisateurs tentent de le représenter. Rechercher Victor Pellerin aborde les fabrications de réputation des artistes et leurs absences créatives, la jalousie et la concurrence entre les différentes galeries, l’aspect commercial et financier… On voit un milieu où la critique est présente et surtout facile. En effet, les galeristes Eric Delvin et Olga Korper n’hésitant pas à « s’attaquer » de façon interposée pendant les interviews.

Sophie Derapse étonne avec ce premier long-métrage qui laissera forcément une trace réflexive à tout spectateur. Le thème central visant à montrer toute l’apparence que l’on peut se faire d’un sujet. Finalement, elle lance une source de réflexion entre ce que l’on voit et ce que l’on imagine afin d’apprendre à distinguer la réalité de la fiction. Nul doute que chacun rentrera, avec pour seule idée en tête, d’essayer de démêler le vrai du faux dans tout ce qu’il vient de voir…

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